Bog auteur consacré à la littérature et au cinéma de genre, principalement le noir mais pas seulement.
Aujourd'hui: "Les paras perdus" de Jean Mabire (1987)
Des parachutistes américains largués en Normandie au moment du D-Day tentent de retrouver leurs unités. C'est le début d'une aventure pleine de dangers mais aussi de rencontres.
Quand il publie "Les paras perdus" en 1987, Jean Mabire est surtout connu pour ses ouvrages relevant du "Journalisme historique", évocations vivantes d'événements parfois méconnus. Sa trilogie sur les Waffen SS qui inaugura ce cycle connut un grand succès dont l'auteur fut en un sens la victime. En effet, les éditeurs lui demandaient toujours plus de livres traitant de soldats, de préférence sous uniforme feldgrau.
Ici, non sans ironie, il parle encore de soldats...mais sous une forme ouvertement romanesque. Une certaine Jacqueline Balland l'aurait aidé dans sa mue, ainsi que Mabire le reconnait lui-même au début du livre, alors qu'en est-il?
Tout d'abord, il y a des personnages bien brossés, les militaires de cette unité de paras sont comme un reflet de leurs pays. Leur division appelée "All american" (Signalée par un double "A" sur le bras de leur uniforme) st à ce titre cohérente avec l'intention de l'auteur de confronter l'Amérique et l'Europe. Ces jeunes militaires sont encore proches de leurs racines du vieux continent, enfants d'immigrés de la deuxième génération, si on excepte le mormon et l'indien, le groupe compte un grec, un irlandais, un italien et même un français, de souche normande - détail qui a toute son importance en regard du contexte mais pas seulement, comme le récit le prouvera plus tard. Sans oublier le sergent d'origine allemande, autre détail qui aura son importance. Ces hommes égarés se trouvent face à la population locale et plus particulièrement un vieil aristocrate excentrique quelque peu ridicule mais attachant et sa fille.
Cela amène à la thématique qui est celle du contraste entre ces arrivants qui sont en fait des revenants, puisque cette terre qu'ils viennent libérer est en fait celle que foulaient leurs proches ancêtres - ce qui est en sens discutable, l'Europe étant une civilisation et non une patrie. Mais il est vrai que Mabire croyait profondément à l'idée d'Europe, ce qui n'est pas le cas de votre serviteur. L'idée n'en demeure pas moins intéressante et permet au roman de se hisser au-dessus du roman de guerre courant et offre à l'auteur des développements sur la crise d'identité de certains américains et la parfois trop grande conscience d'eux-mêmes, en l'occurrence celle du noble présenté un peu abusivement comme une relique - ce qui ne manque pas de renvoyer au film de Sidney Pollack "Un château en Enfer". Dans ce dernier - cela vaut la peine qu'on s'y attarde- un colonel américain et ses hommes trouvent asile chez un aristocrate, lequel demande à l'officier de faire un enfant à sa femme. Le sang nouveau au secours de l'ancien en somme. Heureusement, Mabire se montre plus subtil en n'opposant pas les deux mais en accentuant leur complémentarité.
Il y a d'ailleurs une atmosphère délibérément entretenue de fantastique par des références aux légendes normandes - dont les fameux galoups, ces hommes changés en bêtes- et à "L'ensorcelée" de Barbey d'Aurevilly, nommément citée dans ce roman, puisque c'est le livre de chevet de l'officier allemand occupant le village ou atterrissent les héros.
Au final, l'essai est transformé, Mabire se révèle ici un romancier de valeur avec ce livre intelligent, riche et cependant divertissant. Certains le qualifièrent d'hybride entre Samuel Fuller et Barbey d'Aurevilly, ce n'est pas faux...