Bog auteur consacré à la littérature et au cinéma de genre, principalement le noir mais pas seulement.
Aujourd'hui: "L'ultime razzia" de Stanley Kubrick ( The killing, Etats-unis, 1956)
Johnny Clay, truand fraîchement libéré, monte le casse de la caisse d'un champ de courses. Très ingénieux, son plan semble ne pouvoir que réussir. En principe...
En ce début d'année 2026, j'ai décidé de consacrer une série à des films sortis pendant une année 6. Pourquoi? Parce qu c'est mon blog et que je fais ce que je veux! Sérieusement, j'ai trouvé que c'était une manière amusante de relancer mes articles sur le cinéma. Afin de ne pas être trop débordé, cette série se limitera à quatre décennies. 1950, 1960, 1970, 1980. Ce qui n'est déjà pas si mal. Le choix des oeuvres sera évidemment arbitraire, en tout cas personnel. Je citerais avant de commencer au moins un critère. Pour des raisons diverses, les films évoqués ont tous en commun d'être remarquables.
Sur ce, allons-y!
Sorti en 1956, "L'ultime razzia" ("Coup manqué en Belgique) est le troisième long métrage de Stanley Kubrick. Avant il y avait eu "Fear and desire", essai amateur (que Kubrick tentera de faire disparaître tant il en avait honte, sans y parvenir totalement) et "Le baiser du tueur", premiers pas professionnels du réalisateur. Donc, on a ici affaire à un vrai travail professionnel avec cette histoire de cambriolage en phase avec le film noir alors en perte de vitesse, mais encore vivace malgré tout.
Il y a deux manières de regarder "L'ultime razzia". La première consiste à voir le film pour ce qu'il est. La seconde, qui est permise par le recul des années (Facile pour nous qui n'avons pas connu l'époque, mais bon) est de regarder le film pour ce qu'il représente dans la filmographie de son auteur. Comme il serait ardu de choisir, cette analyse ( modeste) abordera le sujet sous ces deux angles finalement complémentaires.
D'abord,voyons le film. Il raconte une histoire très classique de cambriolage, avec la préparation du coup, la présentation des protagonistes de leur rôle dans l'affaire et de leurs motivations, enfin le déroulement de l'opération puis, fatalement, le grain de sable qui fait tout dérailler. Non, je ne divulgâche pas, vous vous en doutiez, non? En cela, "L'ultime razzia" ressemble beaucoup à "Quand la ville dort" de John Huston, avec lequel il partage le même acteur principal, Sterling Hayden. La comparaison n'est d'ailleurs pas nouvelle, et elle fut parfois faite au détriment du film de Huston. Cependant, quelque chose distingue les deux films. Là ou Huston pratiquait une mise en scène chaleureuse, Kubrick regarde avec une approche presque scientifique de son récit. Si l'humanité n'est pas complètement absente chez lui, elle est plus en retrait, le regard étant par ailleurs celui de la démonstration. Un acte criminel dûment préparé échoue, pourquoi? Et aussi comment? La technique déjà très sûre du cinéaste donne une partie de la réponse. Découpage précis sur des visages angoissés, concentrés ou fébriles, éclairages à la limite du documentaire, montage au cordeau. Tout concourt à montrer u'il n'y à pas de hasard. Sans oublier deux données essentielle: le fait que le héros qui sort de prison - une condamnation qui en appelle une autre - et l'indiscrétion de la femme d'un participant. En conclusion, il n'y a pas de hasard. C'est mathématique et c'est, il faut le dire, une convention du genre. A ce titre si "L'ultime razzia" dit bien ce qu'il veut dire, et si son réalisateur accomplit son travail avec un talent évident, s'il se situe peut-être au-dessus de la moyenne de ses semblables, il n'en dit pas forcément plus. Il en dit moins que "Le démon des armes" - sur la folie amoureuse- ou "En quatrième vitesse" - sur la menace atomique-. Mais si l'on s'en souvient, c'est parce qu'il est signé Stanley Kubrick.
Il faut maintenant à venir à la place de "L'ultime razzia" dans l'oeuvre de Kubrick. Encore une fois, il s'agit du troisième film du metteur en scène mais il pose les figures et les thèmes, en un mot, l'univers du cinéaste. Ils y sont tous, ils seront développés par la suite au travers de différents genres - politique fiction, drame historique, guerre, science fiction ou fantastique. Ici, c'est le noir dont Kubrick se sert pour y véhiculer son discours (Quoi que je n'aime pas le mot, mais passons).
Quels sont-ils?
La transgression: Johnny Clay, le héros du récit, est un truand, donc par définition un homme qui transgresse les règles de la société. Il est le premier des personnages Kubrickien, il trouvera des successeurs dans le colonel Dax des "Sentiers de la gloire" qui se bat contre la justice militaire, Spartacus, qui se bat contre l'esclavage, Humbert Humbert qui tombe amoureux d'une adolescente, ou encore l'aviateur anglais qui tente d'empêcher une guerre nucléaire. Tous ont en commun de lutter contre un système forcément plus fort qu'eux. Parfois pour de nobles causes - sauver des soldats d'un châtiment inique (Les sentiers de la gloire), abattre l'esclavage (Spartacus) parfois non comme lorsqu'il s'agit d' assouvir une perversion (Lolita). Clay est vraiment le premier d'entre eux et, ait intéressant, il est à un moment comparé à un artiste par un de ses amis (et partie prenante dans le coup) un catcheur au crâne rasé et amateur du jeu d'échecs. Il y a en un sens une similitude en cela que l'artiste et le bandit vivent dans une marge.
La fatalité, envers et contre tout (ou presque): comme tous les héros de Kubrick; Johnny mène une quête - celle de l'argent- et comme tous les héros de Kubrick, sa quête est vouée à l'échec. Le casse si bien organisé échoue, en l'occurrence à cause de la cupidité de la femme d'un des membres de l'équipe. Il en va ainsi de la quête de créativité de l'écrivain raté de "Shining", de la quête de respectabilité de "Barry Lyndon". Il existe néanmoins des exceptions. Tom Cruise retrouvant son couple dans "Eyes wide shut" ou l'astronaute de "2001 l'odyssée de l'espace" transcendé par son voyage cosmique.
L'hésitation: Bien souvent, les personnages de Kubrick passent par des moments de flottements. Ainsi, Johnny croit presque jusqu'au bout qu'il va s'en sortir. Mais cela ne dure pas. Les policiers l'attendent à l'aéroport et symboliquement, le butin contenu dans sa valise s'échappe. La scène du duel final dans "Barry Lyndon" renvoie à cette figure, quand Ryan O'Neal hésite à tirer sur son beau-fils.
Les masques: Le masque de clown porté par Johnny annonce ceux de Malcolm McDowell et ses copains dans "Orange mécanique" ou encore ceux de la secte libertine de "Eyes wide shut". Le masque, par définition cache. Par jeu dans un carnaval ou pour couvrir une action qu'on souhaite garder secrète, surtout quant elle de nature douteuse voire mauvaise.
Voila, c'en est fini de ce tour d'horizon (Non exhaustif) d'une oeuvre par les débuts d'un cinéaste majeur. Si "L'ultime razzia" n'était qu'un excellent film noir à sa sortie, il est devenu un excellent film noir et la naissance d'un cinéaste.